Les plus belles voix sont ainsi faites quelles ont à la fois la consistance du minéral et la légèreté dune simple brise : elles prennent vie dans les profondeurs rocheuses de lâme pour mieux monter au ciel et flotter en pleine lumière. Le chant, alors, est cet acte alchimique grâce auquel la terre peut se transformer en air ; et la musique qui le soutient devient cette combinaison de gestes secrets et sacrés qui en permet laccomplissement. Ce prodige naturel, accessible à tous les hommes qui nont pas renoncé au goût de vivre, se joue sous le toit dEloïse Decazes (chant) et Sing Sing (guitare, chant), les deux esprits qui hantent Arlt.
«Que vaut la vie sans incandescence ?»,
entendait-on en ouverture de Les Dents, lune des quatres gemmes égrisées par
le duo sur un premier EP mis en forme par la patte féline de Bertrand Belin.
Cest bien cette douce mais franche brûlure qui se célèbre ici, dans les replis
de mélodies qui ne se conforment jamais aux froids calculs et aux mornes
discours de
Dans la voix calme et perchée dEloïse
Decazes brille la flamme de ces extralucides qui aiment à fréquenter les
mystères du vivant sans séchiner vainement à les percer. Fuyant comme la peste
les paroles surchargées de sens et démotions, lapparente impassibilité de son
chant transcrit sans pathos ces poussées de fièvre ou de fatigue quéveille
linépuisable spectacle de lamour passant, du monde frémissant et de toutes
ces forces merveilleuses et illusoires qui animent les hommes.
A ses côtés, Sing Sing construit sur sa
six-cordes des édifices dune altière fragilité, aux lignes brisées fermement
tracées, des structures mouvantes toujours au bord de leffondrement, qui
donnent justement corps à ses visions doracle.
Mocke, le guitariste dHolden, y dépose ici et là des empreintes qui ont la fine consistance de traits de salpêtre, de traces de suie ou de tâches de rouille enfin de toutes ces choses sans lesquelles nulle construction musicale ne peut donner à lauditeur le sentiment davoir réellement vécu.
On dit que, pour rendre tout leur brillant à de vieilles pièces dor, il faut les polir avec un chiffon, de la salive et des cendres. Cest précisément ce que fait Arlt. dans ses chansons : avec lhumble ingéniosité des artisans et un matériel réduit au strict nécessaire, il redonne tout son lustre à un art ancien, qui revêt soudain léclat de la nouveauté. Il entre peut-être du folk et du madrigal, du blues et de la pop, des langages dautrefois et des propositions inédites, dans la composition de ce singulier mortier sonore battu à mains et à voix nues. Ça na en réalité que peu dimportance : lessentiel, ici, se trouve dans une musique qui cultive à la fois sa longue mémoire et son amour de limprévu pour jouer sa propre partition, hors des modes et au coeur dun présent ouvert sur limmensité des temps passés et à venir.
Par endroits, Sing Sing joint son chant
grave à celui dEloïse Decazes. Car leurs deux voix étaient faites pour
sentendre. Et elles ont aussi la grâce de savoir sécouter, se répondre, se
détacher lune de lautre pour mieux se reprendre. Manière de rappeler que le
chant est également un art de la danse, qui prend la dimension dun ballet
intime lorsquil se pratique à deux. Solennelles dans la légèreté, grâcieuses
dans leurs déséquilibres même, les figures réalisées par Arlt. épousent la
démarche glorieuse et incertaine des hommes qui ont choisi de sengager à corps
perdu dans labsurde et grandiose métier de vivre.